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Maroc–France–Algérie : Rabat change le rapport de force

Le 16 juillet 2026, à Rabat, la France et le Maroc signent un protocole sur le financement de la LGV Kénitra–Marrakech et de nouveaux accords de coopération. Deux ans plus tôt, Emmanuel Macron avait inscrit l’avenir du Sahara dans le cadre de la souveraineté marocaine. Le Royaume aborde désormais cette relation avec ses ports, ses industries et ses ambitions africaines. Paris y cherche des marchés et des relais, sans rompre ses canaux avec Alger. L’Algérie, elle, maintient la rupture diplomatique avec Rabat au moment où ses déficits budgétaires et sa dépendance aux hydrocarbures réduisent ses marges de manœuvre.

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Le 30 juillet 2024, Emmanuel Macron change la place du Maroc dans la diplomatie française. Dans une lettre adressée à Mohammed VI, il affirme que le présent et l’avenir du Sahara occidental s’inscrivent dans le cadre de la souveraineté marocaine. L’autonomie sous souveraineté marocaine devient, pour Paris, la seule base d’un règlement politique négocié. Trois mois plus tard, le président français se rend à Rabat, renouvelle cet engagement devant le Parlement et signe avec le Roi un partenariat stratégique qui engage leurs deux États au-delà du dossier territorial.

La décision française intervient dans un Maghreb déjà traversé par une transformation profonde. Rabat appuie sa diplomatie sur un réseau de ports, de sites industriels et de corridors reliant les marchés européens et africains, tout en développant de nouveaux accès à l’Atlantique. La France doit désormais composer avec cette capacité d’initiative. L’Algérie, qui défend une position opposée sur le Sahara et a rompu ses relations avec Rabat, conserve d’importants leviers énergétiques mais son modèle financier demeure fortement exposé au pétrole et au gaz.

En juillet 2026, les gouvernements marocain et français se réunissent à Rabat, signent de nouveaux instruments de coopération et confirment leur volonté de préparer un traité inédit. Paris continue pourtant de parler à Alger. Cette simultanéité révèle moins une hésitation qu’une diplomatie conduite par les intérêts : consolider une relation devenue structurante avec le Maroc et préserver des canaux utiles avec l’Algérie. Rabat, de son côté, ne subordonne pas son projet national aux choix d’une seule puissance.

Le Maroc, puissance de connexion

Tanger Med résume l’un des ressorts de cette transformation. Le port organise des échanges, attire les équipementiers et relie des usines marocaines aux chaînes de production européennes. L’automobile, l’aéronautique et les composants industriels ont changé le contenu du partenariat avec la France. Le Royaume accueille des entreprises étrangères et met à leur disposition des plateformes productives, des accès logistiques et des marchés régionaux. Le partenariat se négocie de plus en plus autour de capacités installées.

La dynamique est visible dans les chiffres. La Banque mondiale estime que l’économie marocaine a progressé de 4,9 % en 2025, sa croissance la plus forte depuis une décennie, soutenue notamment par l’investissement et la reprise agricole. Le déficit budgétaire a été ramené à 3,5 % du PIB. Ces résultats accompagnent une politique d’équipement ambitieuse : grande vitesse ferroviaire, ports, énergie, gestion de l’eau, zones industrielles. Ils ne disent pas que les difficultés sociales sont réglées. La Banque mondiale relève toujours un déficit de création d’emplois, des contraintes de productivité et un sous-emploi important. Mais le Maroc a construit une base matérielle qui pèse dans les décisions de ses partenaires.

Par la façade atlantique, les ports et ses relations économiques africaines, Rabat cherche à organiser de nouvelles circulations de marchandises, d’énergie et de capitaux. Son initiative destinée aux États sahéliens sans accès maritime répond à une géographie politique précise : permettre des débouchés commerciaux vers l’Atlantique et donner au Maroc une place dans les solutions proposées à une région en recomposition. Le projet reste tributaire des infrastructures, des accords de transit, du financement et de la sécurité. L’influence se dessine dans l’offre marocaine. Sa pleine portée dépendra des flux réels.

Les réseaux logistiques marocains et les possibilités de coopération industrielle occupent une place croissante dans les relations de Rabat avec ses partenaires. La France y voit des débouchés pour ses entreprises. La Chine, les États-Unis, l’Espagne et les pays du Golfe cherchent eux aussi à prendre position dans les secteurs industriels et logistiques en développement. Leur présence donne au Maroc une capacité de négociation plus large, même si elle multiplie les dépendances technologiques et financières à maîtriser.

La lucidité du choix français

À Paris, le tournant de 2024 n’a rien d’un geste improvisé. Il correspond à une réévaluation des intérêts français dans un environnement africain où les positions traditionnelles de la France se sont fragilisées, où la concurrence internationale s’intensifie et où les industriels cherchent de nouveaux relais de croissance. Le Maroc apparaît comme un partenaire doté d’institutions de décision stables, d’infrastructures opérationnelles, d’une politique africaine active et d’un tissu d’entreprises déjà engagé avec les groupes français.

La déclaration signée le 28 octobre 2024 par Mohammed VI et Emmanuel Macron donne à ce raisonnement une portée institutionnelle. Les deux chefs d’État placent leur relation dans un partenariat d’exception renforcé, encadré par des principes d’égalité souveraine, de confiance et de non-ingérence. Ils prévoient un suivi stratégique à leur niveau et ouvrent des chantiers dans l’eau, les transports, l’énergie, les technologies, la sécurité, la défense et les relations avec l’Afrique. La nouvelle position sur le Sahara est intégrée à l’horizon territorial de ce partenariat. Le choix politique français trouve ainsi une traduction dans une architecture d’action.

En 2025, les échanges de marchandises entre la France et le Maroc atteignent 15,1 milliards d’euros. Les deux appareils productifs sont liés par l’industrie automobile, les équipements, les services et l’investissement. Des entreprises françaises sont présentes dans les chaînes de valeur marocaines. Les financements et contrats ferroviaires ajoutent de la profondeur à cette relation. Le Maroc est devenu le premier partenaire commercial africain de la France pour les marchandises.

Les projets signés en 2024 et 2026 témoignent de cette volonté. Dans la ligne à grande vitesse Kénitra–Marrakech, les contrats industriels et les engagements de financement offrent des perspectives concrètes. Les concours annoncés pour les ports, l’eau, la décarbonation et certains projets industriels répondent à des besoins majeurs du Royaume. Certains équipements sont commandés et certains chantiers engagés. D’autres dossiers reposent encore sur des protocoles, des prêts à décaisser ou des décisions d’investissement à prendre. Le Maroc tire un avantage du mouvement lorsque ces instruments débouchent sur de la capacité productive, de l’emploi et de la maîtrise technologique.

Le 16 juillet 2026, la rencontre de haut niveau franco-marocaine à Rabat, coprésidée par Aziz Akhannouch et Sébastien Lecornu, donne une traduction gouvernementale au rapprochement engagé par le roi Mohammed VI et le président Emmanuel Macron. Les deux pays confirment notamment un protocole portant sur la mise en œuvre du financement de la ligne à grande vitesse Kénitra–Marrakech et approfondissent leur coopération dans le domaine de l’eau. Un traité politique global reste en préparation. La diplomatie française articule ainsi des accords sectoriels déjà formalisés et la recherche d’un cadre politique durable.

Paris consolide son rapprochement avec Rabat sans rompre tout contact avec Alger. La relation franco-algérienne représentait encore environ 9,4 milliards d’euros d’échanges de marchandises en 2025, auxquels s’ajoutent les enjeux énergétiques, la sécurité méditerranéenne, les questions judiciaires, les migrations et une histoire humaine particulièrement dense. La reprise des entretiens ministériels en 2026 témoigne de cette continuité. La France a clarifié son choix sur le Sahara sans renoncer à une politique de coopération sur les dossiers où ses propres besoins l’exigent. Pour le Maroc, ces échanges franco-algériens n’annulent pas la portée du repositionnement français.

L’Algérie face aux limites de son modèle

Le contraste entre les stratégies marocaine et algérienne se lit d’abord dans leur rapport à l’économie. Le Maroc mise sur les infrastructures, les industries exportatrices et les connexions internationales, tout en affrontant ses difficultés de productivité, d’emploi et de ressources en eau. L’Algérie conserve des revenus énergétiques importants et mène des projets publics, mais la dépendance au pétrole et au gaz continue de définir l’essentiel de sa marge financière. Lorsque les prix ou les recettes évoluent, le budget, les importations et les réserves de devises en subissent rapidement les effets.

Dans son évaluation publiée en septembre 2026, le Fonds monétaire international constate que l’Algérie a enregistré 3,9 % de croissance en 2025, mais aussi un déficit budgétaire de 10,5 % du PIB. La dette publique a atteint 52,1 % du PIB, tandis que les réserves de précaution budgétaire se sont épuisées. Le déficit extérieur s’est creusé, les réserves de change ont diminué et le recours au financement par la banque centrale s’est accru. Le FMI estime élevé le risque global de tensions sur la dette souveraine, tout en relevant que les recettes énergétiques et les réformes offrent encore des marges d’ajustement.

La croissance du PIB algérien n’empêche pas l’aggravation des risques financiers. Le FMI prévoit qu’en l’absence d’ajustement, la dette continuera de progresser alors que les recettes énergétiques restent exposées aux prix mondiaux. Le gouvernement algérien défend une stratégie d’investissement, de substitution aux importations et de diversification. Sa réussite dépendra aussi du développement d’activités privées capables de financer la croissance hors hydrocarbures.

Dans ce contexte, le voisin marocain incarne une trajectoire différente. Son développement de plateformes industrielles, son insertion dans les chaînes européennes et ses initiatives africaines élargissent le champ des comparaisons régionales. La rivalité entre Rabat et Alger résulte aussi d’une doctrine diplomatique ancienne, du soutien algérien au Polisario, des différends frontaliers et de la concurrence d’influence au Sahel. Aucun document ne permet de ramener les choix d’Alger à la seule progression économique du Maroc. La tension économique contribue à définir les marges du pouvoir algérien. Elle ne suffit pas à expliquer chacun de ses actes.

Cette concurrence a aussi une géographie énergétique. L’Algérie vend du gaz vers l’Espagne et l’Italie grâce à des infrastructures opérationnelles. En 2021, elle a interrompu le transit de gaz via le Maroc par le gazoduc Maghreb–Europe. Rabat a dû adapter ses modalités d’approvisionnement. Alger a privilégié ses autres voies d’exportation. Une infrastructure qui reliait des marchés est ainsi devenue le symbole matériel d’une frontière politique. Dans le même temps, l’Union européenne demeure pour Alger un débouché et un partenaire important, limitant l’intérêt économique d’une rupture générale avec les capitales européennes.

La main tendue de Mohammed VI, les décisions d’Alger

Depuis plusieurs années, Mohammed VI maintient une ligne publique remarquablement constante à l’égard de l’Algérie. En 2019, en 2021 et en 2023, le souverain a appelé à la confiance, à la réouverture des frontières et à la normalisation. En juillet 2025, il a proposé un dialogue franc et responsable. Le 31 octobre de la même année, il s’est adressé personnellement à Abdelmadjid Tebboune. Ces interventions ne règlent pas le contentieux du Sahara. Elles offrent un cadre politique dans lequel deux États voisins pourraient traiter leurs désaccords sans prolonger indéfiniment leur rupture.

Alger a choisi en août 2021 de rompre les relations diplomatiques, invoquant des actes qu’il attribue au Maroc. En septembre, les autorités algériennes ont annoncé la fermeture de leur espace aérien aux avions marocains. Le soutien politique et diplomatique au Polisario reste structurant. Ces décisions et cette doctrine documentent un choix de confrontation institutionnelle. Aucune réponse officielle directement adressée à l’invitation royale du 31 octobre 2025 n’a été identifiée.

Pour Rabat, la main tendue a une valeur stratégique. Elle maintient ouverte la perspective d’une normalisation sans renoncer aux intérêts nationaux marocains. Elle évite aussi que l’opposition au régime d’Alger ne soit confondue avec une hostilité à la société algérienne. Cette position donne au Royaume la possibilité de poursuivre ses projets industriels, atlantiques et africains tout en proposant une issue diplomatique à l’impasse bilatérale. Le Maroc ne peut décider seul d’une réconciliation. Ses invitations au dialogue contrastent cependant avec la rupture diplomatique décidée par Alger.

Le Sahel et l’Atlantique, nouvel espace de concurrence

Les ambitions des deux voisins se projettent désormais vers le Sahel et les voies d’accès aux marchés. Le Maroc développe une offre atlantique, soutenue par des ports existants et des infrastructures en cours de construction ou de préparation. L’Algérie cherche à valoriser sa géographie saharienne, ses relations avec les pays voisins et ses débouchés énergétiques vers la Méditerranée. La compétition porte sur des capacités de transit, des liens politiques et les partenaires capables d’assurer le financement et la sécurité de projets de grande ampleur.

Deux projets de gazoducs encore inachevés illustrent cette concurrence. La liaison envisagée entre le Nigeria et le Maroc pourrait, à terme, organiser une route énergétique le long de l’Afrique occidentale. Le projet transsaharien Nigeria–Niger–Algérie suit une autre géographie. Des accords et des annonces de travaux existent, dont un démarrage annoncé sur le segment algérien en 2026. Ni l’un ni l’autre ne constitue encore une infrastructure transnationale intégralement opérationnelle. Leur importance géopolitique réside, à ce stade, dans les alliances et les financements qu’ils peuvent mobiliser.

La France regarde ces transformations avec ses propres préoccupations : approvisionnement, débouchés, sécurité, accès au continent africain et place de ses entreprises. Le Maroc offre une stratégie lisible de connexion. Alger conserve des actifs énergétiques et diplomatiques que Paris ne peut ignorer. Au Sahel, les autorités locales, les partenaires du Golfe, les puissances asiatiques, la Russie et les institutions européennes poursuivent également leurs propres objectifs. Le futur équilibre régional ne dépend d’aucun tête-à-tête exclusif.

Paris a changé de position sur le Sahara en juillet 2024 et signé de nouveaux accords de coopération avec Rabat en juillet 2026. Le Maroc aborde ce rapprochement avec des ports en activité, des industries exportatrices et une stratégie d’ouverture vers l’Atlantique et le Sahel. La France préserve ses intérêts algériens sans revenir sur son engagement envers le Royaume. Reste, pour Rabat, à convertir ce gain diplomatique en investissements réalisés, en capacités industrielles marocaines et en corridors effectivement ouverts aux échanges africains.

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