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Sahara : l’autonomie à l’épreuve du pouvoir

Après dix-neuf ans de diplomatie et le tournant du 30 octobre 2026, la stratégie conduite par Mohammed VI entre dans une nouvelle phase. Le Maroc entend tourner la page de la MINURSO et poursuivre sa dynamique autour de l’autonomie sous souveraineté nationale. Derrière les acquis diplomatiques se dessine désormais un chantier politique : organiser les institutions, répartir les pouvoirs et définir les moyens d’un futur gouvernement régional.

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DE L’INITIATIVE DE 2007 AU TOURNANT DE 2026

Le vote du 30 octobre a opposé un projet américain soutenu par onze membres du Conseil au veto russe, sans que le texte concurrent de Moscou réunisse suffisamment de voix. Aucun nouveau mandat de la MINURSO n’a été adopté. Cette rupture intervient dans une séquence engagée depuis longtemps par le Maroc : substituer à la gestion annuelle du conflit une perspective politique articulée autour de l’autonomie.

La résolution 2797, adoptée le 31 octobre 2025, avait donné une nouvelle place à cette proposition. Le Conseil demandait des négociations prenant pour base le plan marocain, tout en accueillant les suggestions constructives des participants. Le texte n’instaurait pas l’autonomie ; il installait l’initiative de Rabat au cœur du travail diplomatique. Le vote de 2026 ne supprime pas cet acquis, mais ouvre une nouvelle période pour le cadre international dans lequel il pourrait être mis en œuvre.

Depuis avril 2007, le Maroc défend une solution politique préservant sa souveraineté tout en organisant l’exercice de pouvoirs régionaux. La nouveauté de 2025 était d’avoir fait passer cette proposition du statut d’offre nationale à celui de référence explicite des pourparlers soutenus par le Conseil. La portée de cette évolution se mesure désormais à la négociation d’un statut applicable.

La traduction politique de cet acquis a été engagée après le vote de 2025. Le Roi Mohammed VI a appelé à détailler et actualiser l’initiative marocaine, proposé le dialogue à Abdelmadjid Tebboune et évoqué le retour des personnes vivant dans les camps de Tindouf. Les formations politiques ont été sollicitées lors d’une réunion du 10 novembre avec des conseillers royaux et les ministres concernés. Cette préparation ne vaut pas accord : elle indique que la négociation porte désormais sur un statut à préciser.

UN STATUT À NÉGOCIER, DES DÉSACCORDS INTACTS

Le Maroc, le Front Polisario, l’Algérie et la Mauritanie ont participé à trois rencontres tenues à Washington et à Madrid au début de 2026, les 18 et 19 janvier, les 8 et 9 février, puis les 23 et 24 février. Les échanges ont abordé le contenu d’un éventuel accord, sans résoudre le désaccord sur le statut final du territoire. Après le 30 octobre, le Cabinet royal présente le processus politique onusien comme suspendu.

Rabat apporte plus qu’un rappel de son initiative de 2007. Il transmet aux médiateurs et aux autres participants une version développée de son projet de statut d’autonomie. Elle n’est pas publique. À Madrid, les discussions vont pourtant jusqu’aux sujets qui feront ou déferont un accord : partage des ressources, garanties internationales, transition, amnistie, réconciliation, désarmement, systèmes électoraux. L’idée d’un conseil de transition est examinée ; les équipes de médiation travaillent sur un projet d’accord-cadre, puis sur une version révisée. Rien de cela n’est encore institué.

Le désaccord sur le statut ultime demeure. Le Maroc défend l’autonomie dans le cadre de sa souveraineté ; le Front Polisario maintient sa revendication d’indépendance ; l’Algérie soutient une autre lecture de l’autodétermination. Les discussions de 2026 ont porté sur des mécanismes concrets, mais elles n’ont pas produit de compromis sur cette divergence fondamentale.

Le rôle d’Alger est l’une des clés du rapport de force. L’Algérie dispose d’un appareil diplomatique, accueille les camps de Tindouf et soutient politiquement le Polisario. Elle a participé aux réunions de 2026 tout en continuant à défendre sa lecture du conflit comme dossier de décolonisation. Sa présence à la table ne constitue donc pas une adhésion au plan marocain. Pour Rabat, l’enjeu dépasse l’obtention d’une formule favorable à l’ONU : un règlement durable doit aussi réduire le risque de blocage régional. La proposition de dialogue faite par le Roi Mohammed VI à Tebboune prend ici une portée stratégique, sans qu’une réconciliation puisse être déduite des contacts récents.

La proposition marocaine d’autonomie, formalisée en avril 2007 sous le règne du Roi Mohammed VI, répond à une question politique précise : comment organiser un gouvernement régional tout en préservant l’intégrité territoriale du Royaume ? Elle a déplacé le débat des seules déclarations de souveraineté vers les compétences qui pourraient être exercées dans le cadre national. L’histoire du conflit, marquée notamment par la Marche verte de 1975 et le cessez-le-feu de 1991, explique la persistance des désaccords ; elle ne règle pas le fonctionnement des futures institutions.

La stratégie marocaine a modifié la position de plusieurs partenaires. Washington a reconnu la souveraineté du Maroc sur le Sahara en décembre 2020. En 2022, le gouvernement de Pedro Sánchez a considéré le plan d’autonomie comme la base la plus sérieuse, crédible et réaliste pour un règlement. Paris a inscrit en 2024 l’avenir du Sahara dans le cadre de la souveraineté marocaine. Londres a renforcé son soutien à l’initiative en 2025 ; Berlin en a réaffirmé la centralité en avril 2026. Ces positions ne sont pas juridiquement interchangeables, mais elles ont progressivement placé Rabat en situation plus favorable.

Le soutien de Madrid à l’autonomie ne fait pas disparaître les autres contentieux. En octobre 2026, après les tensions migratoires de l’été, Mohammed VI a rappelé le caractère souverain de la coopération maroco-espagnole. Felipe VI s’est ensuite rendu à Sebta et Melilia, réaffirmant la position espagnole sur ces villes. Les deux royaumes partagent ainsi une base de discussion sur le Sahara sans avoir réglé leurs différends territoriaux.

Le soutien exprimé par le gouvernement Sánchez depuis 2022 n’a pas été retiré, mais son avenir s’inscrit dans un calendrier politique espagnol marqué par des élections anticipées fixées au 29 novembre 2026. Cette incertitude illustre la nécessité, pour Rabat, d’inscrire les acquis diplomatiques dans la durée.

La diplomatie a progressivement élargi les soutiens au projet marocain. Sa traduction politique exige désormais davantage qu’une convergence entre capitales : elle engage la définition et le fonctionnement des institutions autonomes.

L’AUTONOMIE, UNE QUESTION DE POUVOIR

Le plan marocain de 2007 prévoit un Parlement régional, un chef de gouvernement élu par cette assemblée puis investi par le Roi, et des juridictions régionales. Administration et police locales, développement économique, fiscalité, budget, infrastructures, santé, éducation : la liste des domaines envisagés est large. Défense, affaires étrangères et attributs de souveraineté resteraient entre les mains de l’État. Ce partage présente une logique institutionnelle. Il ne résout pas, à lui seul, les conflits qui pourraient apparaître entre Rabat et les élus locaux.

Prenons une politique de logement ou d’emploi votée par le Parlement régional. Si un ministère refuse son financement, si une administration s’oppose à sa mise en œuvre, qui tranche ? Quel tribunal serait compétent ? Jusqu’où la région pourrait-elle lever l’impôt, emprunter, conclure un partenariat ou décider de l’utilisation de ses recettes ? Ce sont des questions de pouvoir, pas de vocabulaire. Une autonomie peut disposer de belles institutions sur le papier et rester dépendante d’autorisations discrétionnaires. Elle peut aussi devenir un espace de captation locale si le contrôle démocratique et financier est faible.

Le projet de statut développé transmis par Rabat aux négociateurs en 2026 n’a pas été rendu public. Le plan de 2007 en fixe les grandes lignes, mais la portée effective de l’autonomie dépendra aussi de garanties opposables et de procédures de règlement des conflits entre autorités nationales et régionales. Ces règles donneront sa consistance au partage du pouvoir.

Le financement constitue sans doute le test le plus parlant. Le plan de 2007 évoque des taxes régionales, une part des recettes des ressources naturelles et des transferts de solidarité. Quel montant et selon quelles règles ? Quelle publicité des comptes ? Quels audits ? Quels recours contre les abus ? Les investissements engagés dans les provinces du Sud sont un instrument important de la stratégie marocaine, mais la mesure d’une autonomie sera différente : savoir qui choisit les priorités, qui contrôle les fonds et si les retombées se lisent réellement dans les emplois et les services.

Les relations économiques avec l’Europe ajoutent une contrainte. Les décisions de la Cour de justice de l’Union européenne du 4 octobre 2024 concernent les conditions de certains accords étendus au Sahara occidental, notamment la question du consentement. Elles n’attribuent pas la souveraineté à un autre État, mais elles pèsent sur la sécurité juridique des échanges. La solidité d’un futur statut sera aussi jugée à sa capacité à organiser les compétences et les bénéfices économiques dans un cadre juridiquement défendable.

TINDOUF : LA DIMENSION HUMAINE D’UN ACCORD

Il resterait enfin à organiser la réintégration des personnes établies dans les camps de Tindouf. Le plan marocain prévoit déjà, depuis 2007, des mesures de retour, d’amnistie et de transition. Les discussions de 2026 ont remis sur la table la réconciliation, les garanties de sécurité et le désarmement. Derrière ces intitulés : des familles, des titres de propriété, des papiers d’identité, l’accès aux services publics, la participation politique et la protection de personnes dont les parcours divergent depuis des décennies.

Le discours royal du 31 octobre 2025 offre une orientation : permettre le retour sans humiliation et l’égalité dans le cadre national. Sa portée dépendra des mécanismes de mise en œuvre. Une amnistie dont le champ demeure incertain, une transition sans arbitre ou des droits difficiles à faire respecter pourraient miner la confiance avant même l’installation des institutions. Sur ce terrain, le succès politique exige un travail juridique, administratif et humain aussi rigoureux que celui de la diplomatie.

Le communiqué royal fait de la non-reconduction de la MINURSO le signal d’un changement de méthode. Rabat entend sortir du calendrier annuel d’une mission créée en 1991 et poursuivre la dynamique diplomatique autour de l’autonomie sous souveraineté marocaine. La nouvelle étape se jouera autant dans les relations bilatérales et régionales que dans la préparation du statut.

Le Cabinet royal présente le processus politique onusien comme suspendu et annonce de nouvelles démarches dans les instances des Nations unies. Il réaffirme parallèlement l’attachement du Maroc au cessez-le-feu. La continuité de la stratégie royale réside dans le choix de l’autonomie et dans la recherche de conditions politiques permettant son application.

La proposition de 2007 a modifié la place du Maroc dans le débat diplomatique sur le Sahara. La séquence ouverte en 2025 puis transformée par le communiqué royal de 2026 appelle maintenant un travail politique plus concret : donner un contenu institutionnel à l’autonomie, préparer les conditions de réintégration des populations de Tindouf et inscrire cette évolution dans des relations régionales durables. C’est sur ce terrain que se prolongera la stratégie conduite par Mohammed VI.

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