Le 3 novembre 2023, deux jours après l’installation de Mohamed Mhidia à Casablanca, une correspondance de la Wilaya oppose un refus à la nomination envisagée de Fouzia Mikram à la tête d’un département stratégique de l’administration communale : l’urbanisme, le logement et les biens immobiliers. La décision a été proposée par Nabila Rmili, présidente du Conseil communal. La lettre, présentée publiquement comme émanant du secrétariat général de la Wilaya, invoque des plaintes de professionnels sur des retards administratifs et des accusations plus graves. Ces griefs sont ceux des plaignants, non des faits judiciairement établis.
Le geste est révélateur. À peine arrivé, le nouveau wali intervient dans un secteur où les autorisations de construire, les décisions municipales et les intérêts des investisseurs se croisent quotidiennement. Mais il intervient aussi dans un cadre juridique précis. L’article 127 de la loi organique relative aux communes confie au président du conseil les nominations dans l’administration municipale ; pour les fonctions supérieures, ses arrêtés sont soumis au visa de l’autorité gouvernementale chargée de l’Intérieur. Le refus rapporté ne fait donc pas de Mhidia le détenteur du pouvoir municipal de nomination. Il montre la portée que peut prendre un contrôle administratif lorsqu’il concerne un rouage essentiel de la ville.
L’affaire ne se referme pas avec la lettre. Au printemps 2024, les plaintes des architectes et les tensions autour de l’organisation du service d’urbanisme gagnent le Conseil communal. Lors de la séance du 8 mai, la maire défend le maintien de la fonctionnaire dans l’administration, tout en distinguant sa situation statutaire du poste de responsabilité contesté. Des élus de la majorité et de l’opposition expriment leurs critiques. Le 15 mai, Rmili annonce la délégation de ses attributions en matière d’urbanisme à son adjoint Mohamed Chafik Benkirane. En juin, Jawad Taibi Kettani est retenu pour diriger le département à l’issue d’un appel à candidatures.
De la proposition de nomination au recrutement final, l’affaire mobilise successivement la maire, la Wilaya, les architectes et le Conseil communal. Mhidia pèse sur ce rapport institutionnel sans détenir lui-même le pouvoir municipal de nomination. Quant aux accusations visant la fonctionnaire concernée, elles demeurent des griefs, et non des faits judiciairement établis.
DE LA ROUTE À LA WILAYA, UNE CARRIÈRE D’ÉTAT
L’autorité de Mohamed Mhidia s’est forgée dans les travaux publics, puis dans l’administration territoriale. Né à Sidi Kacem en 1954, diplômé de l’École nationale supérieure des mines de Douai en 1981 et de l’Institut supérieur du béton armé de Marseille en 1982, il entre dans la haute administration par les travaux publics. À Azilal, il exerce les fonctions de directeur provincial. Il rejoint ensuite les services chargés de l’entretien, de l’exploitation et de la sécurité des routes, puis dirige la Société d’aménagement de Sala Al Jadida à partir de 1996.
Le passage des routes et de l’aménagement à l’administration territoriale intervient en décembre 2002, lorsqu’il est nommé gouverneur de Skhirate-Témara. Suivent Al Hoceïma en 2007, Marrakech en 2010, l’Oriental en 2012, Rabat-Salé-Kénitra en 2017, Tanger-Tétouan-Al Hoceïma en 2019, puis Casablanca-Settat le 19 octobre 2023.
Il a ainsi traversé des territoires aux contraintes différentes : les investissements industriels et portuaires du Nord, la capitale administrative, les métropoles touristiques, les régions frontalières. Cette mobilité lui donne une connaissance rare des circuits de décision territoriaux. Elle ne permet pas d’attribuer à son seul nom les réalisations conduites dans les régions où il a exercé.
À Casablanca, la réputation de Mhidia s’alimente très tôt d’un style visible. Réunions avec les responsables de collectivités, déplacements sur les chantiers, demandes de suivi et interventions sur des opérations en retard composent l’image d’un wali qui cherche à rapprocher l’administration du terrain. L’existence d’un groupe de sept cadres chargé de suivre certains dossiers a été rapportée dès décembre 2023 ; son mandat exact et les décisions qu’il aurait prises ne sont pas publiquement établis.
La spécificité de sa position tient à la combinaison de deux ressources. L’une est personnelle : une longue familiarité avec les projets techniques et les circuits de l’administration. L’autre est institutionnelle : le wali représente le pouvoir central et coordonne les services déconcentrés sous l’autorité des ministres concernés. Il peut rapprocher des acteurs dont les agendas et les obligations ne sont pas identiques. Les élus, eux, disposent de leurs propres attributions et engagent les budgets de leurs collectivités. La capacité d’accélérer une négociation ne confère pas automatiquement la compétence de signer l’acte qui en résulte.
À Casablanca, les circuits d’approbation, le foncier, les marchés, la gestion déléguée et la mobilisation des crédits sont autant de points de blocage possibles. Le wali devient particulièrement visible lorsqu’il intervient pour rapprocher les administrations et les opérateurs. L’issue dépend pourtant des décisions prises par chacun et des opérations réellement achevées.
LES PRÉROGATIVES À L’ÉPREUVE DES ARBITRAGES
L’Avenue Royale offre une autre mesure de cette influence. Ce projet ancien, imaginé bien avant l’arrivée de Mhidia, a longtemps buté sur l’acquisition des biens, l’indemnisation et le relogement, ainsi que sur la répartition des responsabilités entre opérateurs.
À la fin de l’été 2025, le wali demande, selon les informations alors rendues publiques, la convocation d’une session extraordinaire du Conseil communal consacrée à ce chantier. Le 2 septembre, les élus approuvent une convention destinée à accélérer l’opération. Le vote appartient au Conseil. L’initiative de mettre le dossier à l’ordre du jour illustre, elle, la capacité d’impulsion du représentant de l’État.
La convention répartit les missions entre la Commune, la Wilaya sous l’égide du ministère de l’Intérieur, la Région, l’Agence urbaine et la Caisse de dépôt et de gestion. Elle prévoit notamment la cession d’actifs de la Sonadac à la commune et le transfert à Casablanca Iskane & Équipements de missions jusque-là confiées à la Sonadac, comprenant l’indemnisation et le relogement des populations concernées, la libération des emprises et des démolitions.
La convention redistribue des obligations, des missions entre opérateurs, des mécanismes de financement et des responsabilités de suivi. Elle ne signifie pas que toutes les personnes concernées ont déjà été indemnisées ou relogées, ni que l’aménagement est achevé.
Dans les opérations de rénovation de l’ancienne médina et dans les secteurs concernés par les démolitions, des habitants ont contesté la qualification de péril de certains immeubles et les conditions des compensations proposées. Ces contestations ne permettent pas de généraliser à toutes les opérations ni d’imputer à Mhidia des arrêtés individuels dont les signataires ne sont pas connus. Elles rappellent toutefois que les décisions de réaménagement engagent des conséquences humaines et des voies de recours, au-delà de l’accélération administrative.
Sur l’Avenue Royale, l’impulsion de la Wilaya doit se traduire en délibérations du Conseil communal, en actes d’exécution de la Commune et en opérations menées par les sociétés d’aménagement. Chaque institution conserve ses compétences. Une décision d’accélérer le chantier ne règle pas, à elle seule, les difficultés foncières, les indemnisations et le relogement.
La Constitution fixe cette répartition. L’article 138 confie aux présidents de collectivités l’exécution des décisions de leurs conseils. L’article 145 charge les walis et gouverneurs de représenter le pouvoir central, d’appliquer les décisions gouvernementales, d’exercer le contrôle administratif et d’assister les présidents des collectivités, tout en coordonnant les services déconcentrés. Les lois organiques précisent les contrôles, les visas et les procédures propres à chaque niveau.
Le wali dispose ainsi de leviers importants pour coordonner l’action publique et exercer le contrôle administratif. Il ne vote pourtant ni les délibérations ni les budgets des collectivités à la place de leurs conseils.
Le Programme de développement régional en apporte une autre illustration. Adopté en juillet 2023, avant la nomination de Mhidia, le PDR 2022-2027 avait été présenté avec une enveloppe de 47,2 milliards de dirhams. Lors de la session du 5 octobre 2026, présidée par Abdellatif Maâzouz en présence du wali, la Région fait état d’un périmètre de 44,6 milliards, de 123 conventions visées pour environ 39 milliards, d’un taux d’activation supérieur à 96 % et d’un taux de réalisation de 55 %.
Les montants présentés par la Région diffèrent : 47,2 milliards de dirhams en 2023, contre 44,6 milliards dans le bilan d’octobre 2026, soit 2,6 milliards d’écart. Sans rapprochement publié entre les deux périmètres, cette différence ne peut être assimilée à une baisse effective de crédits. Le taux de réalisation affiché de 55 % ne renseigne pas, à lui seul, sur les sommes effectivement décaissées ou les équipements déjà livrés.
Le Conseil régional délibère, son président exerce les fonctions exécutives, l’Agence régionale d’exécution des projets intervient sur les opérations qui lui sont confiées, et les partenaires financent ou exécutent selon leurs conventions. Le wali assiste les collectivités et coordonne les services relevant de l’État. Les chiffres du PDR traduisent donc l’action de plusieurs institutions, et non le bilan personnel d’un seul responsable.
DÉBLOQUER NE SUFFIT PAS À LIVRER
À Médiouna, le centre de valorisation des déchets montre combien une relance administrative peut encore être éloignée de la mise en service d’un équipement.
Fin novembre 2023, quelques semaines après son installation, une nouvelle préqualification est lancée pour un centre dont les discussions foncières et les difficultés de montage précédaient sa nomination. La relance est alors associée à l’action du nouveau wali. Le 15 février 2024, la procédure est déclarée infructueuse. Les problèmes techniques, notamment le traitement des lixiviats, demeurent. D’autres étapes sont reportées dans l’année.
Le dossier finit pourtant par connaître une avancée majeure en 2026. Le 3 août, la Commune de Casablanca signe avec le groupement Nareva, Kanadevia Inova et Itochu une concession de trente-trois ans et demi, ainsi que des contrats d’achat d’électricité avec l’ONEE et la Société régionale multiservices Casablanca-Settat. Le 17 août, le Conseil communal approuve une convention de coopération associant l’État, la Wilaya et les partenaires du projet. Le consortium annonce une installation capable de traiter environ 1,5 million de tonnes de déchets par an. Le coût évoqué atteint quelque 15 milliards de dirhams.
La signature représente une étape contractuelle, non l’achèvement d’une usine. Le démarrage des travaux annoncé pour octobre 2026 reste soumis aux conditions de financement et d’exécution ; la mise en service complète a été envisagée à l’horizon 2030.
À Médiouna, le wali intervient au milieu d’une chaîne qui associe décision communale, montage financier et industriel, autorisations, contrats énergétiques et administrations concernées. La relance engagée en 2023 n’a pas fait disparaître les obstacles. Le contrat de 2026 marque une avancée, mais il ne produit pas encore le service attendu. Et aucune signature ne permet d’attribuer personnellement à Mhidia l’ensemble des progrès accomplis.
Casablanca, par sa taille et la concentration de ses investissements, donne une exposition particulière à cette fonction. Dans d’autres régions, des walis coordonnent également des programmes sans bénéficier de la même visibilité. L’ancienneté de Mhidia, sa formation technique et ses déplacements sur le terrain singularisent son profil. Les visites filmées et les annonces de chantiers ne suffisent toutefois pas à établir que ses résultats dépassent ceux de ses homologues.
À ses côtés, les élus assument leur part des décisions. Nabila Rmili et Abdellatif Maâzouz exercent des compétences juridiquement définies, prennent des décisions soumises à leurs conseils et rendent compte devant les institutions qui les ont investis. Leurs choix peuvent être discutés, corrigés ou contestés. L’influence du wali ne supprime ni leur pouvoir de décision ni la responsabilité propre de l’État dans l’exercice de ses prérogatives.
À Casablanca, la puissance de Mohamed Mhidia tient à sa place dans la chaîne de décision. Il peut influer sur les calendriers, mobiliser l’appareil territorial, accompagner des arbitrages et peser sur des procédures de contrôle. Les grands projets dépendent cependant de plusieurs institutions, et chacune doit accomplir la part qui lui revient.
L’Avenue Royale dispose désormais d’une convention destinée à accélérer son aménagement, mais les indemnisations, le relogement et les opérations foncières doivent encore se traduire en actes. À Médiouna, le contrat signé en 2026 doit encore devenir une installation en service. Mhidia a démontré sa capacité à remettre des dossiers en mouvement. À Casablanca, le pouvoir d’un wali se mesurera surtout à ce qui sortira effectivement de terre et aux services que les habitants recevront.