Les sociétés régionales multiservices (SRM) remplacent progressivement un paysage composé de régies, de délégataires privés, de services communaux et de l’Office national de l’électricité et de l’eau potable (ONEE). Une entreprise par région doit désormais regrouper l’exploitation et coordonner les investissements dans l’eau potable, l’électricité et l’assainissement.
La loi 83-21, promulguée en juillet 2023, en fournit le cadre. Douze sociétés ont été autorisées à être créées par décret en février 2024. Les premiers contrats sont entrés en vigueur à partir d’octobre de la même année. La création des sociétés ne signifie pourtant pas que les douze régions ont basculé simultanément : en septembre 2025, le rapport gouvernemental sur les établissements et entreprises publics recensait sept SRM mises en service et annonçait le démarrage des autres. La reprise effective des réseaux, des contrats et du personnel suit son propre calendrier selon les territoires.
Une société anonyme à vocation régionale se substitue progressivement à plusieurs formes d’exploitation. Elle reçoit un mandat de gestion, traite avec les collectivités, établit ses programmes d’investissement, reprend des relations avec les usagers et doit organiser ensemble des activités soumises à des contraintes différentes. Les réseaux d’eau doivent limiter les pertes et garantir l’approvisionnement. La distribution d’électricité accompagne la consommation des ménages et des entreprises. L’assainissement exige des ouvrages lourds dont les résultats se mesurent sur plusieurs années.
La région, nouvelle unité de gestion
La fragmentation était devenue un problème de politique publique. À l’intérieur d’une même région, un centre urbain pouvait relever d’une régie ou d’un délégataire, tandis que des communes voisines dépendaient directement de l’ONEE ou de dispositifs communaux. La programmation, les systèmes de gestion, les capacités financières et les calendriers de travaux différaient. Le ministère de l’Intérieur a présenté ce morcellement comme l’une des causes des déséquilibres de service entre communes.
En regroupant les réseaux à l’échelle régionale, le gouvernement recherche des économies d’organisation, une meilleure coordination technique et une capacité accrue de financement. Une même société peut, en principe, arbitrer entre la réparation d’installations saturées, la desserte de nouvelles zones d’habitation, la sécurisation des approvisionnements et l’extension des branchements. Cette mutualisation concerne notamment les communes où les recettes commerciales couvrent difficilement le coût des réseaux desservant une population dispersée.
Les conseils régionaux ne détiennent pas seuls le pouvoir sur ces sociétés. Le dispositif repose sur des groupements de collectivités territoriales qui confient les services par contrat, des actionnaires publics et une entreprise opératrice. Le ministère de l’Intérieur conserve un rôle central dans l’accompagnement de la réforme, les transferts et la coordination des procédures. L’ONEE, de son côté, reste indispensable aux systèmes nationaux de production, de transport ou de fourniture en amont. La SRM ne produit pas à elle seule toute l’eau et toute l’électricité qu’elle distribue.
Le gouvernement a également prévu des directions provinciales pour les SRM. Abdelouafi Laftit leur attribuait en juin 2025 des pouvoirs décisionnels destinés à maintenir des interlocuteurs de proximité. Le dessin institutionnel combine donc une entreprise régionale dotée d’une capacité d’investissement plus large et des représentations territoriales censées traiter les besoins quotidiens. Tout dépendra de ce que ces directions pourront réellement engager, réparer ou décider sans attendre un arbitrage au siège.
Les collectivités au capital, l’État au cœur du dispositif
Casablanca-Settat donne une première image de cette construction. Le capital initial annoncé de sa SRM s’élève à 200 millions de dirhams : 40 % pour le groupement des collectivités territoriales, 10 % pour la région, 25 % pour l’État et 25 % pour l’ONEE. Les deux niveaux de collectivités totalisent ainsi 50 %. L’État et l’office public détiennent l’autre moitié. Ce partage montre le caractère public du montage initial sans répondre, à lui seul, à la répartition exacte du pouvoir de décision.
La détention du capital, la présidence du conseil, la direction de l’entreprise et la signature du contrat de gestion relèvent d’acteurs et de compétences distincts. Le groupement de collectivités représente les autorités responsables du service et conclut la convention avec l’opérateur. Le conseil d’administration fixe les orientations de la société dans le cadre de ses pouvoirs. La direction conduit l’exploitation et les marchés selon les délégations reçues. L’administration territoriale de l’État et les autorités publiques interviennent à d’autres niveaux. Cette organisation détermine aussi la réponse donnée aux habitants, qu’il s’agisse d’étendre un réseau, de programmer des réparations ou de traiter un litige.
L’échelle régionale de gestion ne transfère donc pas toutes les décisions aux élus. À Casablanca-Settat, des comptes rendus de la constitution de la société présentent le wali comme président du conseil d’administration. Les statuts signés, le pacte d’actionnaires et les délégations restent toutefois indispensables pour mesurer ses prérogatives exactes. La présidence d’un organe ne permet pas de lui attribuer personnellement chacune des décisions opérationnelles.
Une autre dimension de la loi révèle le caractère évolutif du modèle. Dans son avis de mars 2024, le Conseil de la concurrence rappelle que les SRM peuvent ouvrir leur capital aux investisseurs privés, à condition que l’État conserve au moins 10 %. Le secteur privé pourrait ainsi, dans le cadre prévu par la loi, détenir jusqu’à 90 % du capital. À Casablanca-Settat, le montage initial documenté demeure entièrement public. Cette possibilité d’ouverture distingue la forme juridique des SRM d’une régie communale classique et rend déterminantes les futures décisions d’actionnariat, sans permettre de parler aujourd’hui d’une privatisation générale.
À Casablanca, le changement prend le visage de Lydec
La reprise des services du Grand Casablanca montre comment cette nouvelle architecture peut remplacer un ancien dispositif. En juillet 2024, la SRM Casablanca-Settat notifie au Conseil de la concurrence une opération visant l’acquisition de 99,67 % du capital et des droits de vote de Lydec, l’opérateur historique sous gestion déléguée. Le 29 juillet, le Conseil autorise la prise de contrôle exclusif. Le 30 septembre, Lydec annonce que la SRM assurera, dès le lendemain, la prise en charge des services qu’elle gérait.
Cette séquence traduit un déplacement du centre de décision et une transition de modèle : l’exploitation s’inscrit désormais dans un contrat régional et une société dont le capital initial associe les collectivités, l’État et l’ONEE. Mais une autorisation d’acquérir des actions ne révèle ni le prix définitif de la transaction, ni le détail des dettes et garanties, ni le statut juridique de chaque infrastructure. Les biens affectés à un service public ne se résument pas aux actions de l’entreprise qui l’exploitait. La prise de participation au capital ne règle donc pas, à elle seule, la propriété des réseaux ni les obligations liées au contrat de gestion.
Le contrat de gestion de Casablanca-Settat a été présenté comme conclu pour trente ans. Les documents disponibles ne permettent pas encore de reconstituer l’ensemble de ses annexes, de ses objectifs annuels, de ses obligations de résultat et de ses mécanismes de sanction. Or c’est par ces dispositions que les collectivités peuvent contrôler un opérateur auquel elles confient durablement des fonctions essentielles. Le cas Lydec illustre donc la mise en œuvre de la réforme, mais ne saurait représenter à lui seul la situation des onze autres régions.
253 milliards pour changer la distribution
En juin 2025, le ministre de l’Intérieur annonce un programme global d’investissement de 253 milliards de dirhams. Pour les quatre premières sociétés, l’enveloppe consacrée à 2025 dépasse 13 milliards de dirhams hors taxes. Près de 44 milliards sont alloués sur 2025-2029. Ces sommes sont présentées par le gouvernement pour la modernisation des réseaux et la réduction des disparités entre territoires.
Ce sont des annonces de programme et des allocations, non un état national de dépenses effectivement payées et d’ouvrages livrés. La communication ministérielle mentionne aussi un taux de 32 % lié aux cinq premières années, sans fournir dans le compte rendu public la base permettant d’en établir le sens exact. Un réseau renouvelé, une station achevée et un raccordement devenu opérationnel correspondent à des étapes différentes. Seuls des états d’exécution territorialisés permettraient de relier les montants engagés aux installations effectivement mises en service.
L’arbitrage entre territoires se trouve au centre de l’équation. Une grande ville concentre les abonnés et les recettes. Un douar éloigné peut nécessiter une longue conduite pour desservir peu de ménages. Les réseaux les plus anciens absorbent parfois des ressources considérables pour conserver leur niveau de service. Les périphéries en croissance réclament de nouveaux équipements. La mutualisation régionale doit permettre de répartir les investissements entre des territoires dont les besoins et les coûts sont profondément inégaux. Les programmes réalisés montreront quelles communes bénéficient effectivement de cette solidarité.
La distribution n’épuise pas les défis hydriques du pays. Les décisions sur les barrages, les ressources en eau, le dessalement ou les grands transferts impliquent d’autres autorités et opérateurs. Une SRM doit pouvoir acheminer efficacement l’eau disponible et limiter les pertes dans son périmètre, sans contrôler seule les décisions relatives à la ressource. De même, dans l’électricité, sa fonction de distribution doit être distinguée de la production nationale et du transport. Cette séparation des responsabilités évite d’attribuer à la nouvelle entreprise chaque pénurie, chaque incident ou chaque choix énergétique.
Un monopole régional face aux usagers
L’entreprise peut changer. L’abonné, lui, ne dispose pas d’un distributeur concurrent auquel se raccorder. Le regroupement crée de grands opérateurs locaux investis d’une mission de continuité et d’égalité du service. Le Conseil de la concurrence en a souligné les enjeux : une coordination renforcée peut améliorer l’organisation, mais les contrats et les relations avec d’éventuels partenaires privés doivent être encadrés et les coûts suffisamment transparents pour éviter que l’exclusivité n’affaiblisse le contrôle public.
Les premières contestations de factures ont placé ce contrôle au cœur du débat. Abdelouafi Laftit a affirmé devant les députés, en juin 2025, que les SRM avaient repris les tarifs antérieurs. Il a attribué certaines factures plus élevées à des régularisations après des relevés auparavant estimatifs. L’explication du ministre distingue le tarif appliqué du volume facturé. Elle ne constitue pas une vérification de chaque réclamation. L’opérateur doit rendre lisibles les consommations retenues, corriger les erreurs de relevé et garantir des procédures accessibles aux abonnés.
Les nouvelles sociétés héritent de réseaux et d’installations d’âges et d’états différents. Leurs premières années de fonctionnement ne peuvent se lire à travers un montant global d’investissement. Les pertes d’eau, la durée des interruptions électriques, les délais de raccordement, le fonctionnement de l’assainissement et les plaintes résolues permettraient de mesurer les résultats commune par commune. Le dossier documentaire disponible n’établit pas encore un tel bilan national.
En changeant l’échelle de la distribution, le Maroc a modifié les lieux où se décident l’entretien des réseaux, les investissements et la relation avec les usagers. Les SRM peuvent réunir des moyens auparavant dispersés et soutenir les territoires les moins bien équipés. Elles concentrent en même temps des responsabilités qui exigent des contrats contrôlables et des résultats publics. La réforme a déjà son architecture, ses actionnaires et ses opérateurs. Sa portée se mesurera dans la répartition des chantiers, la fiabilité des services et les écarts qui séparent encore les communes d’une même région.