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Électricité : le pouvoir passe par le réseau

Deux communications officielles consacrées au même conseil d’administration de l’ONEE donnent deux montants différents pour son programme électrique 2026–2030 : 177 milliards et 206 milliards de dirhams. La divergence intervient alors que le Maroc redessine les règles d’accès à son réseau, ouvre de nouvelles possibilités aux producteurs et compte sur des financements privés importants. Les actes réglementaires de 2026 répartissent entre régulateur et gestionnaires du réseau le pouvoir de fixer et d’allouer les capacités d’accueil. Le financement des infrastructures engage parallèlement les opérateurs publics et privés. Les comptes du futur système électrique, eux, demandent encore à être réconciliés.

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Deux chiffres pour un même conseil d’administration

Le 27 juillet 2026, à Rabat, le conseil d’administration de l’Office national de l’électricité et de l’eau potable (ONEE) approuve son programme d’équipement pour 2026–2030. La réunion, présidée par la ministre des Finances, doit organiser cinq années d’investissements dans la production, le transport électrique, le stockage et l’eau potable.

Le communiqué publié par l’ONEE annonce plus de 248 milliards de dirhams pour l’ensemble du programme : 206 milliards pour l’électricité et 42,1 milliards pour l’eau. Celui du ministère des Finances, consacré à cette même réunion, indique 177 milliards pour l’électricité et 42,1 milliards pour l’eau, soit 219,1 milliards au total.

L’écart atteint 29 milliards de dirhams. Les deux textes décrivent pourtant le même horizon, le même conseil d’administration et le même programme renouvelable de 104 milliards de dirhams. Ils reprennent également l’objectif de 11,6 gigawatts de nouvelles capacités renouvelables, 2,6 gigawatts de stockage supplémentaire et une proportion de 72 % de financement directement privé.

Les documents accessibles ne permettent pas, à eux seuls, d’expliquer la différence. Une variante de périmètre (investissements directement portés par l’Office, projets portés par des partenaires ou autres composantes) est possible, mais elle n’est pas démontrée. La comparaison établit une divergence de communication institutionnelle, non une dépense manquante, une erreur comptable ou une irrégularité.

Les deux montants concernent un programme approuvé par le conseil d’administration pour orienter les infrastructures électriques du pays pendant cinq ans. Les pièces publiques ne permettent pas de déterminer avec certitude quelle enveloppe correspond au portefeuille adopté, quelles opérations elle couvre et comment se répartira leur financement. Avec deux enveloppes publiques différentes et la même part privée annoncée, le coût et la répartition des risques restent difficiles à apprécier.

Le réseau, condition du prochain cycle industriel

La transformation électrique ne dépend plus seulement du nombre de centrales solaires ou de parcs éoliens développés. Le Maroc doit transporter leur production, l’intégrer à un système dont la demande augmente, en assurer l’équilibre et permettre à de nouveaux consommateurs industriels de s'approvisionner.

En 2025, la demande électrique nationale a atteint 49 térawattheures, en hausse de 7,4 % selon le bilan présenté par l’ONEE. La puissance maximale appelée, de 7 990 mégawatts en août 2025, a été dépassée par un pic de 8 400 mégawatts en juillet 2026. L’augmentation de la consommation et les projets renouvelables renforcent le rôle des lignes de transport, des postes de transformation, des réseaux locaux et des moyens de flexibilité.

Ces infrastructures ne sont pas abstraites. Le réseau de transport national relie les sites de production aux principaux centres de consommation. Des renforcements comme la liaison de très haute tension à 400 kilovolts entre Chemaïa et Médiouna, annoncée mise en service par l’ONEE en juin 2026, donnent une traduction physique à cette transformation. La mise en service d’une ligne ne renseigne toutefois pas, à elle seule, sur les volumes d’électricité renouvelable effectivement transportés ni sur la disponibilité du réseau.

Pour les producteurs indépendants comme pour les industriels qui souhaitent consommer leur propre énergie, l’accès au réseau est une condition économique. Une installation peut être autorisée et financée sans pouvoir injecter sa production à la date prévue. À l’inverse, une capacité d’accueil publiée renseigne sur la planification technique sans garantir qu’un projet donné trouvera un raccordement, un acheteur ou un modèle rentable.

La capacité d’accueil, un pouvoir réparti

La décision n° 01/26, adoptée le 30 janvier par l’Autorité nationale de régulation de l’électricité (ANRE), approuve une capacité d’accueil cumulée de 10 429 mégawatts à l’horizon 2030. Elle est répartie entre 4 915 mégawatts éoliens et 5 514 mégawatts solaires. La trajectoire globale publiée passe de 3 886 mégawatts en 2026 à 6 381 en 2027, puis 7 681 en 2028, 9 176 en 2029 et 10 429 en 2030.

Ces nombres ne désignent pas des centrales déjà construites. Ils expriment les capacités prévisionnelles que les réseaux pourraient accueillir suivant les hypothèses de la décision. La plateforme de l’ANRE présente également des capacités réservées à des projets déjà autorisés mais non encore mis en service. Les additionner aux capacités d’accueil reviendrait à compter deux fois des catégories qui ne décrivent pas le même état d’avancement.

Le texte de janvier détermine surtout une chaîne de décision. L’ANRE approuve les enveloppes du système. Les gestionnaires des réseaux de distribution disposent, dans la limite de la capacité qui leur est attribuée, de la faculté de répartir annuellement les mégawatts entre les postes sources de leur périmètre. Lorsqu’un gestionnaire a besoin d'une capacité supplémentaire, il peut solliciter le reliquat d’un autre, sous réserve de son accord et d’une information préalable de l’ANRE.

Les échanges entre distribution et transport obéissent à un contrôle plus étroit. Si un réseau de distribution veut recevoir une capacité du transport, l’accord de l’ANRE et l’avis du gestionnaire de transport sont nécessaires. Dans l’autre sens, un transfert demandé par le gestionnaire de transport exige l’accord de l’ANRE, après avis du ministère de l’Intérieur et des gestionnaires concernés.

Il n’existe donc pas un centre unique qui attribuerait chaque mégawatt. Le régulateur fixe l’enveloppe et approuve certains transferts. Les gestionnaires de distribution procèdent à des arbitrages internes sur les postes. L’ONEE conserve des fonctions structurantes de gestion et de développement du transport. Le ministère chargé de l’Énergie intervient dans les autorisations qui relèvent de son champ.

Cette architecture est désormais écrite. Son fonctionnement quotidien ne se lit pas avec la même facilité. Les pièces publiques examinées ne présentent pas de série complète permettant de suivre, poste par poste, les demandes déposées, les capacités accordées, les refus motivés, les délais de traitement et les coûts de renforcement. Sans ces données, les décisions individuelles d’allocation et les délais de raccordement échappent à une évaluation publique complète.

Des tarifs précis, mais pas un prix unique de l’électricité

L’ANRE a aussi fixé les conditions tarifaires de l’usage de certains réseaux. Depuis le 1er mars 2026, le tarif d’utilisation du réseau national de transport s’établit à 6,85 centimes de dirham par kilowattheure. Celui des réseaux de distribution en moyenne tension est de 6,07 centimes. La rémunération des services système est fixée à 6,81 centimes par kilowattheure.

Ces trois tarifs rémunèrent des services différents et reposent sur des bases de facturation qui ne sont pas nécessairement identiques. Leur somme ne constitue pas un prix de l’électricité ni la facture finale d’un ménage. Ils concernent des usages réglementés du réseau, des services d’équilibrage et des catégories déterminées de producteurs ou de consommateurs.

Un autre prix intéresse directement les entreprises qui autoproduisent leur énergie. Pour la période allant du 1er mars 2026 au 28 février 2027, l’ANRE a fixé le tarif de l’électricité excédentaire cédée aux gestionnaires concernés à 18 centimes par kilowattheure hors pointe et 21 centimes en pointe. Le dispositif vise les installations relevant des régimes concernés, raccordées en moyenne, haute ou très haute tension. Le plafond réglementaire est de 20 % de la production annuelle de l’installation.

L’autoproduction n’affranchit donc pas automatiquement du coût du réseau. Son économie dépend du profil horaire de consommation, de la part effectivement utilisée sur site, des volumes pouvant être cédés, des dépenses de raccordement et des obligations tarifaires applicables. La publication des prix constitue une avancée de lisibilité réglementaire. Elle ne permet pas à elle seule de calculer le coût total supporté par un industriel particulier.

La promesse privée et les dépenses réalisées

Le financement est l’autre dimension décisive de la transformation. Les communications de juillet attribuent 72 % du plan global d’équipement 2026–2030 à un financement directement privé. Ce pourcentage concerne l’ensemble électricité-eau présenté par chaque document. Il ne peut être appliqué aux seuls investissements électriques comme s’il en décrivait la ventilation.

Une contribution privée annoncée ne signifie pas que l’intégralité des financements a déjà été contractée. Les montants annoncés ne détaillent pas le statut de chaque convention, les engagements déjà souscrits, les garanties éventuelles ni les risques conservés par l’ONEE et par l’État. Le financement privé peut contribuer à accélérer les projets et à mobiliser des ressources supplémentaires. Son poids réel ne se mesure toutefois pas au seul pourcentage d’un communiqué.

Il existe déjà un indicateur de réalisation. Le bilan communiqué par le ministère des Finances fait état de plus de 7,3 milliards de dirhams investis par l’ONEE en 2025, dont 4,6 milliards pour l’électricité et 2,7 milliards pour l’eau. Ce sont des investissements annoncés comme réalisés sur une année révolue, et non une fraction directement comparable à des projets cumulés sur cinq ans sans contrôle des périmètres.

Le projet de loi de finances 2027, publié le 23 octobre avec son rapport sur les établissements et entreprises publics, introduit une autre échelle : celle des prévisions annuelles et des engagements du secteur public. Un crédit proposé pour 2027 n’équivaut pas à une somme dépensée en 2026, pas davantage qu’un investissement annoncé sur 2026–2030 n’équivaut à un financement privé effectivement versé.

Décider, financer, rendre compte

Le secteur électrique marocain a franchi plusieurs étapes réglementaires en 2026. Les capacités d’accueil sont approuvées sur cinq ans. Leur allocation locale est encadrée. Les tarifs de transport, de distribution en moyenne tension et de cession des excédents sont connus. Dans le même temps, l’ONEE et ses partenaires préparent de lourds investissements dans les renouvelables, les réseaux et la flexibilité, au service des objectifs énergétiques et industriels du Royaume.

Les deux communiqués de juillet laissent un écart de 29 milliards de dirhams sans explication documentée sur son périmètre, ses projets ou ses financements. Les décisions de l’ANRE ont, de leur côté, fixé de nouvelles règles d’accès au réseau. Les pièces publiques ne livrent pas encore une série complète des demandes de raccordement, de leurs délais et des capacités effectivement accordées.

Le Maroc dispose d’une stratégie d’expansion électrique, d’un régulateur qui publie les capacités d’accueil et d’un opérateur historique qui investit dans les infrastructures. La solidité de ce nouvel ensemble dépendra aussi de la possibilité de relier, dans des documents cohérents, les mégawatts annoncés aux capacités effectivement raccordées et les milliards programmés aux investissements engagés puis réalisés. Dans un système qui veut mobiliser massivement l’investissement privé, cette traçabilité relève autant de la confiance économique que de la responsabilité publique.

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